Histoire du quartier : ” Ceux qui n’ont rien trouvé sont restés “

Nono a la cinquantaine. Il vit depuis toujours à Fives. Le Triton l’a rencontré où il habite maintenant : un des foyers du quartier. Il nous raconte son histoire qui est un peu aussi
celle de Fives.

 

Salut Nono, avant tout, tu pourrais me dire depuis combien de temps tu vis à Fives ?

Ça fait 40 ans que je vis dans le quartier, quand j’étais môme, je vivais rue Gosselin. Après j’ai toujours vécu dans le coin, sur Marbrerie, sur Hellemmes…

Ta famille vivait de quoi ?

Mon père travaillait à Bouquet d’Or, à Villeneuve d’Ascq. Ma soeur a assez vite travaillé là bas aussi. C’était ça la vie de famille, on vivait tous de la même chose. Et pour les voisins, c’était pareil, le père faisait embaucher ses enfants à son travail.

Ça ressemblait à quoi, le Fives des années 80 ?

Tout le monde se connaissait, comme on était tout le temps ensemble. Les papas se croisaient au travail ou dans les bistrots, et les enfants allaient à l’école ensemble. On s’amusait bien. Et puis d’un coup ça a commencé à aller moins bien. Y’a pas mal de papas qui ont été virés, leurs usines et leurs boulots ont fermé. Le pire pour moi ça a été la filature, parce que ma maman n’avait plus de travail. Elle l’a vraiment mal vécu, elle était malade à cause de son travail, et sans la rentrée d’argent, on a vite galéré.

A la fermeture de toutes ces usines, ta famille a fait quoi ?

Nous on a eu un peu plus de chance que les autres au début. Papa a gardé son travail, du coup il nous restait de quoi vivre, mais j’ai dû me mettre au travail. Pendant pas mal de temps, le mercredi et le weekend, je bossais aux endives, j’allais bosser aux champs à 20 kilomètres. Et quand je travaillais pendant les vacances, ça arrivait qu’en deux semaines, je gagne plus que mon père en un mois. Du coup ça aidait bien.

Si tu devais décrire la façon dont ton quartier a évolué, tu dirais quoi ?

Que même si il n’y a plus toutes les usines, il reste pas mal de gens de l’époque. Ceux qui ont retrouvé du travail sont partis, mais si tu regardes bien, tous ceux qui n’ont rien trouvé d’autre sont restés. Y’a plus rien pour ces gens-là. Par exemple, moi, avec mes endives, c’était impossible de trouver un autre travail ici.

Justement, tu peux m’en dire un peu plus sur ce qui t’es arrivé à ce moment-là ?

Mon papa et ma maman ont vraiment souffert de tout ça. Ma maman est partie à peine trois ans après la fermeture de la filature. Mon papa est décédé pas très longtemps après. Alors je me suis retrouvé à la rue. Je ne suis pas le seul, ça a été dur pour beaucoup d’entre nous.
Les gens ont mis un moment à voir ce qui se passait ici. Heureusement, des gens ont ouvert des maisons, à l’époque c’était juste des bénévoles qui se relayaient, on était un peu livrés à nous-mêmes, mais ça a fait du bien à beaucoup de monde

Tu pourrais me raconter un ou deux souvenirs de ton histoire avec Fives ?

Je crois que le pire c’était quand ils ont construit le métro. Je vivais à deux ou trois cent mètres des travaux, et c’était déjà très dur à vivre. Alors tu imagines les gens qui vivaient à coté ? Ils avaient creusé « comme des porcs » au milieu des rues, ça faisait un bruit de fous.
Et puis tu imagines la rue Pierre Legrand, avec une sorte de fossé géant au milieu. On nous avait dit que ça allait durer quelques mois, en fait ça a duré plusieurs années. J’avais 15 ans à l’époque.

Et le meilleur ?

Le carnaval. On allait faire la fête en famille. Je me souviens du grand feu à côté de la mairie, à l’endroit où ils ont mis un magasin, en face du métro. Et puis après, tout le quartier finissait au bistrot. On savait faire la fête à l’époque.

Pour finir, comme on est juste à côté, qu’est-ce que tu penses du projet de l’usine Fives Cail, où la mairie a prévu un lycée hôtelier, des logements, une école, etc… ?

L’idée est pas bête, l’usine servait plus à rien. Mais construire des trucs neufs et virer les gens qui vivent à côté, ça ne sert à rien non plus. T’as vu la gueule du quartier à côté de l’Usine ? Ça m’étonnerait qu’ils proposent de tout refaire gratuitement pour les gens qui vivent là, et à côté des bâtiments neufs, ça risque de faire moche. La seule solution c’est de laisser le mur de l’usine, comme ça depuis l’intérieur ils ne verront pas que dehors c’est pourri. (Rires)

Merci Nono. Avant de finir, tu as quelque chose à rajouter ?

Pas grand-chose… Juste, après 40 ans ici, ça me ferait bien chier de partir. Et puis pour aller où ?

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